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 Je voulais être infirmière (le 18/04/2007 à 09h59)

Je voulais être infirmière

 

 

-         Isabelle, caisse 8

 

Un dernier coup d’œil au miroir. Tout à l’air en place. Pourvu que personne ne fasse allusion à la date aujourd’hui. Ca se fête pas, 30 ans. En tous cas pas les miens. J’ai pas besoin qu’on me rappelle ce qui tourne en rond depuis ces derniers jours. J’ai 30 ans. Impasse.

 

Petits pois carottes.

 

J’ai revu Caroline hier. Elle a emménagé dans mon quartier. Douze ans qu’on ne s’était pas vues. Ca fait un choc. Depuis le lycée. On est allées prendre un café, comme avant, quand on refaisait le monde, quand on se croyait les maîtres de ce monde qui n’attendait que nous. Le plaisir de la revoir a vite disparu. En fait, dès la première question. Tu deviens quoi ? Fini. Je travaille dans ce supermarché. Tu te rappelles quand j’avais décidé d’arrêter, j’avais un contrat pour les fins de semaines. Vite. Ne plus parler de moi. Et toi, tu fais quoi maintenant ? C’est pire. Directeur commercial dans une boite hyper importante que je ne connais même pas. De toutes façons je m’en fous, j’aurais pas aimé faire ça.

 

Moi je voulais être infirmière.

 

T’as une jolie fille Caroline. Ca doit pas être facile de s’occuper de sa fille avec ton métier. Oh, mon mari m’aide bien, on se partage le boulot. Merde. Ce sujet aussi. Et toi, mariée ? Bingo ! J’ai quitté mon mec l’an dernier. En fait on s’est quittés d’un commun accord… surtout lui. Je l’ai revu la semaine dernière avec sa nouvelle. Bon chic bon genre. Il m’a dit « tu manques d’ambition, Isabelle » Elle en a sûrement, elle, de l’ambition. Mais qu’est-ce que je pouvais faire avec nos deux enfants ? J’ai arrêté au lycée.

 

Laitue.

 

J’avais rencontré Marc en terminale. Il a fallu qu’on s’installe rapidement. Trouver un appart. Ses parents ne le supportaient plus chez eux, les miens ça allait encore mais Marc trouvait qu’on passait pas assez de temps ensemble. Ses études d’architecte, il pouvait bien les payer avec sa bourse mais l’appart ne passait pas dans les budgets. Alors j’ai arrêté. Quand j’ai annoncé à ma chef de caisses que j’étais dispo toute la semaine elle a fait semblant d’être embétée mais j’ai vite compris qu’en fait, ça l’arrangeait. Deux filles venaient de tomber enceintes. Elle a commencé à me donner des heures en plus de mon petit contrat d’étudiante. Je prenais tout ce qui passait. Elle aimait ça. Elle disait que j’étais sympa, je la dépannais bien, moi je pouvais payer le loyer… et les cigarettes de Marc…

 

Haricots verts.

 

Un jour ma chef m’a appelée dans le bureau du Directeur. J’ai eu très peur. Ce genre de trucs, c’est souvent quand tu as fait une connerie. Je voyais déjà les tickets de l’ANPE, les factures à payer. C’était autre chose. Mireille avait décidé de prendre un congé parental, le Directeur m’a fièrement annoncé qu’il était content de mon travail. Martine, ma chef lui avait dit qu’Isabelle était une caissière sur qui on pouvait compter. Il m’a proposé de remplacer Mireille, à 30 heures par semaine. En CDD, d’accord, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer dans un an. Si tout continue à aller aussi bien et que nous avons une place vous serez la première sur la liste. J’ai remercié tout le monde pour cette marque de confiance. De toutes façons je savais qu’un jour où l’autre ils me le proposeraient. J’avais discuté avec une déléguée du personnel qui s’inquiétait pour mon cas. Elle me disait c’est vraiment dégueulasse qu’ils t’utilisent comme ils le font. D’abord ils n’ont pas le droit. Ton contrat, ils sont obligés de te le monter par rapport à toutes les heures que tu as faites, c’est des heures complémentaires, regarde la convention collective. Moi je m’en foutais bien. Du moment que le loyer était payé. Tu veux que j’en parle à ma section syndicale ? Ils pourront t’aider. Non laisse tomber, ça va s’arranger. Et ça s’arrangeait.

 

Rasoirs jetables.

 

Ce soir-là, je suis rentrée à la maison avec une bouteille de champagne. On a fêté la nouvelle avec Marc. Il était content pour moi. Et peut-être surtout pour lui finalement, quand j’y pense. Maintenant on saurait comment s’organiser. On ne roulait sur l’or mais en gérant serré on s’en sortait bien. Ses études avançaient, il était très sérieux, on ne sortait pas souvent, on ne pouvait pas trop se le permettre. Une fois je lui ai dit qu’il pourrait aussi se trouver un job pour les soirs ou les fins de semaine. Il m’a répondu qu’il ne saurait pas concilier les deux, que ses études l’occupaient à plein temps. J’ai pas insisté. J’ai assumé.

 

Liquide vaisselle.

 

Mireille a enchaîné ses deux gamins. Dans un sens, j’en profitais. J’avais peur qu’elle revienne et qu’on me dise merci pour tout ce que tu as fait mais là, tu vois, on ne peut pas te prendre, c’est pas qu’on voudrait pas mais tu comprends… Oui bien sûr, je comprends. J’ai passé ces deux années en attendant des nouvelles de Mireille. Elle passait de temps en temps avec ses enfants au magasin. C’est quand j’ai vu le dernier que j’ai commencé à me poser de sérieuses questions. Quand j’en parlais à Marc il me disait qu’il ne fallait pas s’inquiéter, même si je devais partir de là je trouverais facilement un boulot de vendeuse. Oui mais moi je voulais pas être vendeuse.

 

Je voulais être infirmière.

 

Et si je reprenais mes études ? Comment on ferait pour le loyer ? Evidemment.

 

Jambon cru.

 

Martine a quitté le magasin. J’ai eu peur que cette nouvelle chef me considère comme un pion qu’on peut abandonner. Dès qu’elle est arrivée elle a tout changé. Les horaires. C’était pas trop grave pour moi. J’avais rien d’autre à faire. Mais certaines l’ont eu mauvaise. Elles ne pouvaient plus passer leur mercredi avec les enfants, elles faisaient des heures pourries avec des journées interminables. On a compris que cette chef avait été embauchée pour faire le ménage. Le Directeur voulait sans doute nettoyer un peu ses caisses. Si possible virer une ou deux emmerdeuses. Ca n’a pas tardé.

 

Poireaux.

 

Nadia vivait seule avec ses trois enfants. Elle a beaucoup souffert de cette pression. Elle n’arrivait pas à suivre, à s’organiser. De temps en temps je lui donnais un coup de main, je gardais ses gosses. Mais quand on bossait toutes les deux elle était coincée. Elle était de plus en plus stressée quand elle arrivait au magasin. L’autre lui tombait dessus à chaque occasion. Sa caisse était sale. Elle souriait pas. Elle arrivait en retard. Elle avait une erreur d’un euro. La machine était lancée. Destruction programmée. Nadia n’a pas tenu plus de trois semaines. Elle a fait une sale dépression. Je passais souvent la voir chez elle. Elle était vraiment mal, voyait pas comment s’en sortir. J’essayais de lui remonter le moral mais c’était difficile. Ils sont allés jusqu’à lui envoyer un contrôle de la sécu chez elle pour vérifier si l’arrêt n’était pas bidon. Elle s’enfonçait chaque jour un peu plus. Son petit salaire diminuait. Les indemnités ne suivaient pas. Il fallait qu’elle reprenne le boulot. Et là, tout est allé très vite. Un courrier. Un deuxième. Elle était cernée. Elle a bien compris qu’ils voulaient sa peau, et qu’ils l’auraient. Alors elle n’avait plus rien à perdre. Elle a piqué deux mille balles dans sa caisse. Comme s’ils n’allaient pas s’en rendre compte. Virée.

 

Jus d’orange.

 

Isabelle, je sais que vous êtes en CDD depuis longtemps, que vous êtes un bon élément, j’aimerais vous proposer de passer en CDI. Merci Monsieur le Directeur. Mais je ne me sentais pas bien dans ma peau. J’aurais du être contente. Malgré tout je prenais la place de Nadia. Pas de champagne. On n’a pas revu Nadia au magasin. J’ai essayé d’aller la voir chez elle mais on m’a dit qu’elle avait quitté la ville. Personne ne sait où elle est partie. C’est à ce moment qu’on a compris que le Directeur avait vraiment embauché une nettoyeuse. Il l’a envoyée sur un autre magasin et a pris Agnès à la place, une fille sympa qui sortait de l’école avec un bac plus deux. Elle avait mon âge. Ca n’a pas été facile pour elle. Après ce qui venait de se passer, méfiance.

 

Marc était content pour nous deux, content pour deux. Il disait que maintenant on pouvait faire des projets. Ses études allaient bientôt se finir. Plus que deux ans et il aurait une situation bien établie. J’avais à peine 23 ans, deux ans et je pourrais reprendre mes études.

 

Je voulais être infirmière.

 

Bière.

 

Ces deux années se sont passées sans que rien de marquant n’arrive. Marc sortait de plus en plus. Moi, j’étais souvent crevée. J’allais parfois avec lui, il me traînait. Mais les gens avec qui il sortait, je ne les aimais pas. La plupart était des fils-à-papa. Il y avait une fille que je trouvais cool. Elle s’appelait Camille. Avec elle je pouvais parler sans avoir l’impression d’être prise pour une petite caissière. Au magasin, j’ai quand même passé des moments difficiles. Les filles pensaient que j’étais une opportuniste, que j’avais pris la place à Nadia. Et comme je m’entendais bien avec Agnès on me traitait parfois de lèche-cul. Moi je m’en foutais. Je partirais bientôt.

 

Je voulais être infirmière.

 

Café.

 

Marc voyait la fin de ses études arriver. Il avait fait un stage chez un architecte réputé. Il me disait que si tout allait bien il pourrait peut-être entrer dans cette étude, une fois les siennes finies. Tout s’est bien passé. Il a été embauché. Pour la première fois il m’a emmenée dans un super resto. J’étais très fière de mon homme. Depuis le temps que j’attendais. Plusieurs fois il avait parlé lors de la dernière année de raccrocher, d’abandonner. J’arrivais à chaque fois à lui redonner le courage et il avait enfin réussi. Quand j’ai vu son premier bulletin de salaire, j’étais verte. Il me fallait au moins six mois pour avoir autant. Mais j’étais contente. J’allais pouvoir reprendre mes études. En fait, j’aurais pu reprendre mes études. C’est là que j’ai appris que j’attendais Morgan. Pour Marc c’était génial. Il était tellement heureux que j’ai reporté mes études à plus tard, on verrait quand Morgan entrerait à l’école. La grossesse a été difficile mais j’ai eu la plus belle fille du monde. Marc a insisté pour que je prenne un congé parental le plus long possible. On pouvait se le permettre avec sa paye.

 

Sucre.

 

Je m’ennuyais seule à la maison. J’étais devenue une vraie femme d’intérieur. Il recevait souvent des gens que je n’appréciais pas forcément. Je faisais avec. Un soir Marc m’a dit qu’il voulait avoir un autre enfant, un garçon.

 

Je voulais être infirmière.

 

Je me suis renseignée pour savoir si je pourrais reprendre mes études après ; C’était possible. Et Emmanuel, mon second, est arrivé. On a déménagé. On a pris plus grand. Sa place au cabinet d’architecte devenait de plus en plus importante, le patron lui avait laissé entendre qu’il pourrait un jour devenir associé. Je me suis souvent demandé s’il avait changé ou si c’était moi. Il bossait énormément. C’est ce qu’il disait. Moi je lui faisais confiance. J’essayais. En fin d’année ils ont organisé un repas. J’y suis allée à contrecœur. Ils se donnaient tous l’air si importants. C’est ce soir-là, je crois, que j’ai compris qu’il avait honte que sa femme ne soit qu’une caissière de supermarché. Les uns présentaient une femme avocate, docteur, et lui sortait sa caissière. Il ne m’a pas adressé la parole de la soirée. De ce jour, il s’est éloigné petit à petit. Jusqu’à ce fameux soir où il m’a dit que je manquais d’ambition.

 

Je voulais être infirmière.

 

Même ça je n’arriverais pas à le faire. Il m’a blessée. Il m’a quittée.

 

Chocolat.

 

C’est en pleurant que j’ai demandé à Agnès si je pouvais reprendre mon poste avant la fin de mon congé parental. Je me retrouvais d’un seul coup sans ressource avec mes deux enfants à nourrir. Elle a été sympa. Le Directeur n’était pas vraiment d’accord mais elle l’a convaincu. J’ai repris le boulot. Comme avant, avec Morgan et Emmanuel. J’étais enfin devenue, aux yeux des autres, une caissière, comme elles. Elles m’ont regardée autrement et depuis je m’entends bien avec la plupart. Je fais mon travail sérieusement. J’arrive à payer mes factures. En faisant attention à tout, je m’en sors. J’ai 30 ans.

 

-         56 euros 30 s’il vous plait

-         Mais vous pleurez mademoiselle ?

-         Je voulais être infirmière

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