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JEAN
Jean est content. Il est arrivé à l’heure à son travail, comme tous les jours, d’ailleurs. Il est toujours très ponctuel, ça, on ne peut pas le lui reprocher. Hiver comme été, il prend le bus n° 22 et arrive cinq minutes avant le début de son horaire. Monsieur Delamarre lui a dit la semaine dernière qu’il aimerait bien que tous ses employés soient comme lui, enfin il voulait dire aussi ponctuels.
Jean se lève tous les matins à six heures, prend une douche et se rase. La propreté, c'est important lui disait sa maman. Il repasse sa chemise et va prendre le bus n°22. Les chauffeurs le connaissent. Ils ont toujours un mot gentil pour lui. Jean leur sourit. Avec ce sourire plein d’une bonté sans artifice. Il est content de retrouver tous les matins les mêmes chauffeurs. Dans le bus, il retrouve Abdel, un compagnon du 7h22. Abdel l’accueille comme un vieil ami. Un vieil ami d’autobus qui lui raconte son pays, les paysages qu’il n’a pas revus depuis si longtemps et Jean se demande comment on peut vivre si loin d’un pays aussi magnifique. Lui n’a connu que Paris et n’ira sans doute jamais bien plus loin que là où ce bus le mène tous les jours sauf le samedi. Le samedi, Jean ne travaille pas. Il va au marché. Avec une liste. Il achète les mêmes produits aux mêmes épiciers, bouchers, poissonniers, depuis des années. Il sait très bien faire la cuisine. Et les gâteaux au chocolat. Cette liste est maintenant un peu vieille, les mots sont presque effacés. Il la garde dans la poche droite de son blouson. C'est sa mère qui la lui avait donnée, quand elle ne pouvait plus sortir de la maison.
Elle lui avait bien dit qu’il devrait se débrouiller seul bientôt, il n’avait pas voulu le croire et continuait à veiller sur elle. A la regarder se consumer comme on regarde une flamme qui vacille en imaginant qu’elle ne peut pas s’éteindre, que la mèche continuera à éclairer sa vie comme elle l’a toujours fait jusqu’alors. Quand le médecin est venu au chevet de sa mère il a pris de grandes précautions pour annoncer à Jean qu’il serait seul à présent. Jean ne comprenait pas. Il souriait devant le lit de sa mère en lui racontant, comme tous les soirs, ce qu’il avait fait au travail.
- Tu sais, maman, aujourd’hui j’ai fait dix cartons de plus qu’hier. Et Daniel était très fier de moi, il m’a dit que j’étais « l’employé modèle » de la Cofreco. Que si je continuais à être aussi bon ils allaient me nommer Directeur. Mais moi je veux pas être Directeur. C'est bien trop compliqué pour moi. Je le vois Monsieur Delamarre toujours avec des soucis et en plus il s’habille avec des cravates. Moi je sais pas faire les nœuds de cravates. Alors je pourrais pas être Directeur.
Le docteur a pris Jean par les épaules. Il a été très gentil avec lui. Il lui a proposé de changer de maison mais Jean ne comprenait pas pourquoi. Il savait très bien se débrouiller tout seul et puis il fallait s’occuper du chat Minette. Non, Jean ne voulait pas quitter sa maison.
Ce n’est que quand il a vu sa mère dans ses beaux habits avec plein de gens qui pleuraient autour qu’il a compris qu’il ne la reverrait plus. Des hommes en noir avaient refermé une boite sur elle. Elle ne dormait pas. Elle était morte. Jean était triste bien sur. Mais tous les soirs il continuait à raconter sa journée à sa mère comme il l’avait toujours fait.
Elle lui avait expliqué la vie, la mort, tout ça n’était pas très compliqué à comprendre en fait. Il savait que les gens qu’on aime restent dans nos cœurs. Ils ne répondent plus quand on leur parle c'est tout. Mais ils sont là quand même.
A l’hôpital, un Docteur très sérieux lui avait posé beaucoup de questions. Sûrement pour savoir s’il pourrait habiter tout seul dans sa maison. Jean avait fait très attention à ce qu’il disait. Il savait faire le ménage, la vaisselle, les courses. Il savait que les factures devaient être payées et qu’il ne fallait pas faire de bruit le soir pour pas gêner les voisins. Avec tout ça le docteur pourrait bien comprendre qu’il saurait se débrouiller tout seul. Ils allaient essayer. Une dame viendrait voir Jean une fois par semaine pour voir s’il n’avait besoin de rien. Jean savait bien que c'était inutile mais il accepta. Ca avait l’air de faire très plaisir au docteur.
Julie était la dame que le docteur envoyait chez Jean. Elle était gentille avec lui. Elle était jeune. Jean la trouvait jolie, Julie. Elle venait le mercredi après-midi parce qu’il ne travaillait pas. Elle frappait toujours à la porte de la même façon, trois petits coups. Jean venait lui ouvrir, elle lui souriait. Minette se collait dans ses jambes et Jean grondait le chat.
- Veux-tu laisser Julie tranquille !
Julie entrait dans l’appartement. Elle félicitait Jean pour l’ordre. Il servait le café qu’il lui avait préparé. Julie aimait le café. Ils s’asseyaient autour de la table de la cuisine et parlaient. Jean devait lui raconter sa semaine. C'était un moment agréable, il parlait avec Julie comme avec sa mère. Mais elle était plus jeune que sa mère. Plus jolie aussi. Pas que sa mère n’était pas jolie, non. Mais quand Jean regardait les yeux bleus de Julie il rougissait. Il n’avait pas l’habitude de regarder une jolie fille, pas l’habitude qu’elle le regarde. A l’usine, il y a beaucoup de filles qui travaillent avec Jean. Elles ne le regardent pas. Parfois elles se moquent de lui. Il les voit ricaner et il sait bien qu’elles parlent de lui. Il en a entendu une un jour qui le traitait « d’imbécile du village ». Jean s’en moque, elle se trompait, il habite pas dans un village. Elles parlent tout le temps entre elles. Jean ne parle pas au travail. Monsieur Delamarre a dit un jour qu’on n’était pas là pour bavarder alors Jean ne parlait pas.
Avec Julie c'est pas pareil. Elle sourit quand il la regarde. Alors il baisse les yeux et rougit. Elle lui pose des questions sur ses journées. Il raconte tout en détail. Comment la machine s’est bloquée lundi. Il a fallu que Daniel vienne la réparer mais ils avaient perdu beaucoup de temps et les cartons n’étaient pas tous finis. Jean s’était dépêché pour pouvoir finir mais il en manquait encore quinze quand la cloche a sonné. C'est embêtant parce que Monsieur Delamarre lui avait expliqué que des clients attendaient les cartons, que si on ne les faisait pas assez vite les clients allaient se fâcher avec lui et qu’ils ne paieraient pas. Alors son entreprise n’aurait plus de sous et il ne pourrait plus le payer non plus. Il a parlé de chômage. Le chômage, Abdel lui avait dit un jour que c'était pas bien. Il fallait aller tous les jours dans un bureau où des dames sont pas gentilles, prendre un ticket, s’asseoir et attendre qu’on vous dise qu’il n’y avait pas de travail. Alors Jean avait essayé de rattraper le retard à cause de la machine en panne. Il n’avait pas réussi. Peut-être que Monsieur Delamarre allait téléphoner aux dames du chômage pour dire qu’il allait envoyer Jean. Ce soir-là Jean a très mal dormi.
Julie écoutait les histoires de Jean. Elle ne se doutait pas qu’il écrivait tout dans un petit cahier bleu avec des gros carreaux. Chaque soir avant de s’endormir il y notait tout ce qu’il ne voulait pas oublier de dire à Julie. Ensuite il relisait de nombreuses fois jusqu’à connaître par cœur son cahier bleu. Jean le cachait dans la cuisine. Il avait trouvé une bonne cachette, entre deux casseroles. Personne ne l’avait jamais trouvé. C'était son petit secret.
Un mercredi, alors qu’il préparait le café il entendit sonner le téléphone. Il n’avait pas peur du téléphone, mais il sonnait si peu souvent que Jean sursauta. Il décrocha et entendit la voix de Julie. Il sentit quelque chose dans sa voix. Elle ne pourrait pas venir aujourd’hui. Jean demanda à Julie pourquoi elle était malheureuse. Il ne lui posait jamais de question mais il n’aimait pas que les gens qu’il aime soient tristes. Et il aimait Julie. Il ne l’aimait pas comme dans ces films où ils se font plein de bisous et même d’autres choses que Jean ne voulait pas regarder. Non. Il l’aimait simplement comme quelqu'un d’important dans sa vie, quelqu'un qu’on ne veut pas voir souffrir, qu’on veut aider et qui vous fait du bien quand il est là auprès de vous. Voilà la définition de l’amour par Jean.
Julie était triste mais ne voulait pas embêter Jean avec ça. Il lui répondit qu’elle ne l’embêtait pas. Que si elle était triste, il était triste aussi. Et puis le café qu’il avait préparé, il allait quand même pas le jeter ! C'est pas bien de jeter de la nourriture, lui ne buvait jamais de café et il serait pas bon la semaine prochaine. Il entendit Julie sourire de l’autre côté du téléphone. Elle allait venir quand même mais elle ne voulait pas qu’il ait de la peine.
Jean sait qu’il n’est pas très intelligent. Daniel lui dit souvent qu’il faut être bête pour faire des cartons toute sa vie. Si Monsieur Delamarre entendait Daniel il le gronderait, il n’aime pas qu’on soit méchant avec Jean. Il dit que Jean est un garçon gentil. C'est important d’être gentil. Plus important que d’être intelligent.
Julie avait les yeux rouges. Des fois, Jean avait aussi les yeux rouges mais c'était quand il épluchait les oignons. Julie n’avait pas épluché d’oignons. Alors, c'est qu’elle avait pleuré. Elle remuait lentement le sucre dans son café. Elle ne lui posait aucune question. Il rompit le silence.
- Tu sais, Julie, c'est pas grave. Parce que ce garçon il était pas gentil avec toi. Je suis content qu’il ne t’aime plus. Moi je l’aimais pas d’abord. Il était toujours à te faire du mal. Il sait pas la chance qu’il avait que tu l’aimes.
- Comment tu sais tout ça toi ?
- Je le sais, c'est tout.
- Mais je ne t’ai jamais parlé de lui.
- Ma maman disait qu’on ne parle pas qu’avec les mots. On parle aussi avec le cœur. Quand on aime vraiment quelqu'un il n’a pas toujours besoin de dire des mots pour qu’on comprenne.
Il venait de lui dire qu’il l’aimait ! Jean n’avait jamais rien dit de pareil à une fille. Il se sentit tout d’un coup très mal. Il attendait que Julie se fâche, lui dise qu’il n’avait pas le droit de l’aimer, qu’il était trop bête pour ça, qu’il ne savait pas de quoi il parlait. Jean attendait tout cela en regardant la nappe de la cuisine. Quand il releva les yeux il vit dans ceux de Julie un petit coin de ciel bleu. Elle lui souriait. Il savait lire les sourires. Celui-là n’était pas le sourire des gens qui pensent que Jean est bien gentil, qu’il n’est pas très intelligent et qu’il est « simple d’esprit ». Non. Ce sourire était un cadeau. Un de ces cadeaux qu’on reçoit en les donnant. Juste un petit moment de bonheur partagé. Il savait lire les sourires. Il rougit.
Il ne dit plus rien. Elle écoutait en silence. Quand Julie sortit de l’appartement elle n’avait plus du tout les yeux rouges. Elle avait retrouvé ce visage pur et beau. Jean la regarda s’en aller.
Le lendemain, il pleuvait. Quand il pleut, les gens font la tête. Jean n’aime pas ça. Ce matin, tout avait l’air d’avoir changé. Le chauffeur du bus était un jeune que Jean n’avait jamais vu encore. Abdel n’était pas à sa place. Deux jeunes embêtaient une vieille dame qui serrait fort son sac. Rien ne ressemblait à aucun jour de Jean.
Lorsqu’il arriva à l’usine, Daniel lui dit qu’il y avait des problèmes. Le patron voulait licencier. Tout cela, Jean ne le comprenait pas. Il passait devant ses collègues pour aller se changer au vestiaire comme tous les jours mais ce n’était pas un jour comme les autres. Ils étaient tous arrêtés, aucun n’était allé se changer. Ils attendaient debout, les bras croisés. Jean continua. Il pointa comme tous les matins. Devant sa machine, il vit qu’elle était éteinte. En principe elle était toujours allumée. Il ne savait pas vraiment faire marcher les machines mais il avait vu un jour Daniel appuyer sur un bouton pour la faire redémarrer. Jean appuya sur ce bouton. Elle démarra. Sans rien dire à personne il prit les cartons. Il faisait son travail. Monsieur Delamarre passa devant lui. Il lui dit bonjour avec un sourire. Jean n’osa pas demander à son patron pourquoi les autres ne travaillaient pas. Ils avaient sûrement une bonne raison. C'était peut-être même Monsieur Delamarre qui leur avait demandé d’arrêter ?
Jean se concentrait sur ses cartons. Il voulait aller plus vite que d’habitude. S’il était le seul à travailler il pensait que ça serait difficile de faire tous les cartons qu’il fallait. Alors Jean se dépêchait. Pendant qu’il pliait, il entendit du bruit dans le couloir. On criait. Daniel était un peu le chef dans l’atelier, il essayait de calmer les filles qui criaient. Il disait qu’on allait trouver une solution. Que son syndicat allait les aider. Jean entendait ces mots parce qu’ils parlaient fort mais il ne savait pas vraiment pourquoi tout le monde se fâchait. Monsieur Delamarre n’avait pas l’air fâché, lui, juste soucieux ?
Une fille s’approcha de Jean. Il l’avait déjà vue dans l’atelier mais il ne savait pas comment elle s’appelait. Elle lui sourit, lui demanda pourquoi il continuait à travailler. Jean répondit qu’il fallait bien que les cartons soient faits sinon les clients fâchés, les sous, le chômage… La fille commença à expliquer à Jean que l’entreprise allait automatiser…productivité…rentabilité…compression de personnel… Jean ne comprenait pas, il lui demanda de le laisser travailler tranquille. Il fallait qu’il finisse ses cartons. La fille s’emporta et le traita « d’imbécile du village ». C'était elle. Daniel qui avait entendu la fin prit la fille par le bras, la tira violemment en lui disant qu’elle n’avait pas le droit de parler comme ça. Qu’elle n’avait pas intérêt à embêter Jean sinon il allait s’occuper d’elle.
Tout le monde sortit de l’atelier et Jean put continuer ses cartons tranquille. L’heure de la pause sonna. Jean ne voulait pas s’arrêter, il y avait trop de retard. Mais il avait besoin d’aller aux toilettes. Il ne pouvait plus se retenir. Il devait sortir de l’atelier et passer dans le couloir où ils étaient tous debout. Ils s’écartèrent pour le laisser passer. Il avait droit à vingt minutes de pause mais faire pipi ne lui prendrait que cinq minutes tout au plus. Il pourrait faire quelques cartons de plus mais il lui semblait difficile de rattraper tout le retard. Jean n’était pas bon en calcul mais il voyait bien que les jours normaux il y avait plusieurs piles prêtes au moment de la pause à côté de la sienne. Aujourd’hui il n’y avait que les cartons de Jean.
De retour devant sa machine, il leva la tête et vit Monsieur Delamarre dans son bureau en haut de l’escalier. Il parlait au téléphone et faisait de grands gestes. Il faisait non avec la tête. Jean se demanda pourquoi il bougeait la tête, celui qu’il appelait ne pouvait pas le voir !
La machine tournait toujours. Jean se remit au travail. La matinée se finissait. Il essayait d’aller toujours plus vite. C'était pas facile mais il faisait très attention. Un peu avant midi, Monsieur Delamarre descendit de son bureau. Il se plaça derrière Jean. Posa la main sur son épaule.
- Tu peux t’arrêter, Jean.
- Mais il n’est pas encore midi et on a pris beaucoup de retard.
- Je sais. Mais ne te fais pas de soucis. Ca s’arrangera.
Jean ne savait pas ce qui devait s’arranger, il ne comprenait pas précisément ce qui se passait. La seule certitude qui lui venait à cet instant c'était la force des sentiments qui occupaient tout l’espace de l’atelier. Daniel une inquiétude, la fille une colère. Si jean avait connu le mot lassitude il l’aurait volontiers accordé à Monsieur Delamarre.
- Je peux travailler encore plus si vous voulez. Je voudrais pas que vos clients soient fâchés.
- C'est gentil Jean mais ça ne servira à rien. Tu devrais rentrer chez toi pour aujourd’hui. Tu as très bien travaillé ce matin, je suis content de toi.
Jean était toujours content quand son patron était fier de lui. Il ne voulait pas le décevoir. Mais cette matinée étrange où tant de choses lui échappaient le laissait sur une désagréable impression. Il retourna au vestiaire. Se changea. Passa devant ses collègues qui restèrent muets. Seule une petite voix osa un « les idiots sont bien les seuls à être appréciés ici » suivi du bruit d’une gifle. Daniel, en remettant la main dans sa poche s’approcha de Jean, le prit par l’épaule.
- Si tu es chez toi ce soir, je passerai te voir. Tu veux bien ?
- Bien sur Daniel, ça me fera plaisir, je vais préparer un gâteau au chocolat.
Jean n’avait pas l’habitude d’arrêter de travailler à midi un jeudi. Il rentra chez lui en se demandant ce qu’il pourrait bien faire de cet après-midi. Il expliqua à Minette qu’il se passait quelque chose à l’usine mais qu’il ne savait pas quoi. Le chat l’écoutait.
Ce jeudi ressemblait à un mercredi. Travailler le matin seulement. Mais Julie n’allait pas venir aujourd’hui. Il aurait voulu l’appeler mais il ne savait pas où la joindre. Alors il écrivit dans son petit cahier bleu cette curieuse journée. Il la lui raconterait mercredi prochain.
Daniel allait passer, Jean lui avait promis un gâteau au chocolat. Il fallait donc se mettre à la cuisine. Il aimait beaucoup faire ce gâteau. Pas tant par gourmandise mais pour déguster le plaisir de ceux à qui il l’offrait. Les ingrédients étaient tous notés sur un petit bout de papier collé à l’intérieur de la porte d’un placard. Il allait manquer de beurre. Et le marché était fermé. Jean devait aller jusqu’au supermarché. Il n’aimait pas le supermarché, il y avait trop de monde, de bruit et de beurres différents. Mais pour le gâteau de Daniel il n’avait pas le choix.
Jean connaissait le chemin pour s’y rendre. C'était juste un peu plus compliqué que pour aller à l’usine. Il fallait changer de bus mais il savait le faire. Arrivé sur le parking du centre commercial, Jean avançait prudemment, évitant les voitures. Il entra dans la galerie marchande, puis dans le magasin. A l’entrée il prit un plan pour être sûr de trouver le beurre. Allée 34. Devant un tel choix il se trouvait toujours un peu perdu. Au marché c'était bien plus simple, il demandait du beurre et la dame lui tendait ce qu’il lui fallait. Là il devait choisir tout seul. Comment savoir quel beurre choisir ? Il resta devant le rayon cinq bonnes minutes mais aucune plaquette ne parlait de gâteau au chocolat. Une dizaine d’employés du magasin avaient dû passer devant lui sans s’inquiéter de sa recherche. Jusqu’à ce qu’une dame assez âgée s’approche et lui demande s’il voulait de l’aide. Il cherchait un beurre pour faire un gâteau au chocolat. Elle lui tendit une plaquette en souriant. Il la remercia et sortit de la monnaie de sa poche. Il avait toujours peur de se tromper quand il faisait ses achats. Sa maman lui demandait de faire très attention avec la monnaie, surtout avec l’euro ! Il prit un billet de cinq euros. Il trouvait ça moche les billets en euros. Il préférait ceux qui montraient un petit prince avec un mouton. En euro, les billets n’ont pas de figures.
A la caisse, il présenta sa plaquette de beurre et tendit le billet à la caissière. Elle lui rendit quelques pièces. D’habitude le marchand lui disait ce qu’il lui rendait. Ca le rassurait. Là non. Elle mélangea ces pièces et lui dit au revoir. Il resta à l’arrière de la caisse et compta la monnaie qu’elle lui avait rendue. Il savait compter mais il ne voulait pas se tromper. Il prit le ticket de caisse, la monnaie et refit le compte trois fois, pour être sûr.
- Vous avez un problème ?
- Non, non. Merci mademoiselle. C'est exactement ça.
- Je pense bien. Je vais quand même pas me tromper sur une plaquette de beurre. Et puis j’suis pas une voleuse !
Jean remit la monnaie dans sa poche, salua à nouveau la caissière et retraversa la galerie marchande. Dans un café, il crut voir la silhouette de Julie assise en face d’un garçon. C'était bien elle. Et ce garçon devait être celui qui l’embêtait. Il hésita un instant, voulu s’approcher d’eux pour lui dire de pas embêter Julie mais elle souriait. Elle aperçut Jean et lui fit signe de venir jusqu’à elle. Il était gêné. Mais il ne pouvait faire autrement.
- Bonjour Jean. Tu es venu faire des courses ?
- Bonjour Julie. Oui, j’ai acheté du beurre pour faire un gâteau au chocolat à Daniel, il va venir me voir ce soir à la maison pour m’expliquer des choses sur le travail.
- Quelque chose ne va pas au travail ?
- Je sais pas. Daniel dit que ça va pas et Monsieur Delamarre dit que je me fasse pas de soucis.
- Jean, je te présente François.
- Bonjour Monsieur. Je dois rentrer à la maison, il faut que je fasse le gâteau.
- D’accord Jean. Tu veux que je vienne te voir pour que tu m’expliques ce qui se passe au travail ?
- Je veux pas t’embêter.
Jean adressa un coup d’œil vers ce garçon qu’il sentait pas gentil avec Julie même s’il la faisait sourire. C'est pas bien de faire pleurer Julie. Personne n’a pas le droit de faire du mal aux gens que Jean aime.
- Ok, alors je passe ce soir, j’espère que vous n’allez pas manger tout le gâteau au chocolat, tu m’en garderas une part ?
- D’accord Julie. A tout à l’heure alors, au revoir Monsieur.
Jean était déjà bien loin du café mais il se retourna pour voir le sourire de Julie une dernière fois. Il vit ce « François » faire tourner son poignet contre la tempe et ce n’est pas le sourire qu’il put lire dans le regard de Julie mais la colère. Elle ne semblait pas contente du tout ! Il avait du dire une grosse bêtise.
Jean posa le beurre sur la table de la cuisine. Il fallait sortir tous les ingrédients avant de commencer. Peser le sucre, la farine, le chocolat. Pour le beurre c'était facile, il y avait des traits pour lui dire où il devait couper. Il prépara sa recette avec précaution. Avec toute l’attention que méritent ses amis. Ils ne devaient pas être déçus par un mauvais gâteau.
Il alluma le four et finit de tout mélanger avant de beurrer le moule. Pendant que le four chauffait il changea l’eau de Minette et ajouta des croquettes dans sa gamelle. Sur le petit papier du placard : thermostat sept pendant vingt minutes. Il regarda l’horloge du four et sa montre. Il valait mieux ne pas se tromper, si l’une des deux venait à s’arrêter il risquait de faire brûler le gâteau. Pendant ces vingt minutes, Jean rangeait la cuisine, lavait ce qu’il avait utilisé, le séchait et le remettait à sa place dans les placards. Il sortit trois assiettes et trois petites cuillers, les posa sur la table du salon. Il se demanda s’il devait faire du café ? Il serait tard, sa maman disait qu’il ne fallait pas prendre de café le soir, ça empêche de dormir. Lui ne prend jamais de café mais il sait que Daniel et Julie en boivent. Il prépara la cafetière sans la mettre sur le feu. Il leur demanderait quand ils arriveraient s’ils en veulent ou non.
Daniel arriva le premier, il avait l’air fatigué. Jean lui proposa de s’asseoir dans le salon. Il aimait bien faire le maître de maison, recevoir comme le faisait sa maman. Depuis la cuisine, Jean demanda à Daniel s’il voulait du café. Oui. Jean était content, il avait prévu.
En posant le gâteau sur la table du salon, Jean devina que Daniel voulait parler mais ne savait pas par quel côté commencer. C'est à ce moment que Julie frappa ses trois petits coups à la porte.
Jean fit les présentations.
- Alors vous êtes Daniel. Jean me parle beaucoup de vous.
- Et il me parle beaucoup de Julie aussi, croyez-moi.
Jean était heureux d’avoir chez lui ses deux amis, de leur avoir préparé un gâteau au chocolat. Il était content de voir qu’ils avaient l’air de s’entendre Il ne pouvait pas en être autrement. C'était ses amis. S’ils étaient gentils avec lui ils le seraient forcément entre eux et si le gâteau était bon ils allaient passer un bon moment.
Daniel demanda à Julie si elle savait ce qui se passait à l’usine. Jean lui avait juste dit ce qu’il en avait compris. Il commença alors au tout début, en tâchant d’être le plus simple possible dans ses explications.
- Je suis délégué syndical à l’usine depuis pas mal de temps maintenant et les comptes de la société sont pas vraiment fameux en ce moment. Le patron est obligé de trouver une solution sinon on risque tous de passer à la trappe avec cette foutue concurrence des pays de l’Est. Au dernier CE, il nous a montré les pertes de la boîte et nous a présenté un plan de redressement. Vous pensez bien qu’en tant que délégué syndical je peux pas accepter un plan social, mais là il faut dire que je vois pas comment on peut y échapper. Je le connais bien Delamarre. C'est pas un méchant patron, je sais bien que s’il en arrive là c'est qu’il n’a pas d’autre solution. Alors aujourd’hui avec les filles de l’atelier on a fait grêve. Je sais bien que ça n’arrangera pas grand’chose mais allez expliquer au filles qu’il va falloir passer par là.
Julie suivait les explications de Daniel. Elle n’était pas bien forte en économie d’entreprise mais les choses étaient expliquées simplement. Jean restait très concentré et comprenait que l’usine n’allait pas bien, que Monsieur Delamarre était pas méchant et que les filles étaient pas contentes.
Daniel reprit.
- Je suis allé voir le patron ce soir quand tout le monde est parti. On a essayé de faire le point. Il a bien une solution mais ça ne va pas être facile. Il peut prendre une partie de l’équipe sur une autre usine mais de toutes façons il va falloir trancher. Je vais bosser avec lui pour limiter les dégâts.
Julie n’osait pas vraiment poser la question à Daniel mais un simple regard vers Jean suffit.
- Non. Ne vous inquiétez pas pour Jean. C'est notre meilleur élément il n’est pas question qu’il reste sur le carreau. Si on enlève déjà le stock de fainéantes on y verra plus clair. Je devrais pas dire ça. Si les camarades m’entendaient… Mais après tout. Merde ! C'est vrai quoi ! Quand on voit ce que Jean fait comme boulot et ces merdeuses qui passent leur temps à jacasser en évitant d’écailler leur vernis à ongles !
Jean n’avait jamais entendu Daniel parler comme ça. Il essaya de prendre la défense des filles.
- C'est pas un métier facile. Elles font ce qu’elles peuvent faut pas leur en vouloir.
- Oui, tu as raison, Jean, je m’emporte. Ce que je voulais te dire ce soir c'est que tu ne te fasses pas de soucis pour ce qui se passe en ce moment à l’atelier. J’en ai parlé avec le boss et je lui ai proposé que tu prennes des vacances. Qu’est-ce que tu en penses ?
- Je sais pas. Et mon travail ?
- Ne t’inquiète pas pour ça.
En fait Jean n’aimait pas les vacances. Il se sentait inutile. Il ne savait pas quoi faire et s’ennuyait. Mais Daniel et Monsieur Delamarre pensaient que c'était mieux comme ça alors il allait accepter. Il proposa un autre morceau de gâteau à Daniel. Mais il devait repartir. Sa femme l’attendait.
- Tu veux pas en prendre un petit morceau pour le petit Théo ? Je vais te l’emballer, attends.
Daniel sourit, prit le morceau de gâteau pour son fils, quitta Jean et Julie. Maintenant il savait que Jean ne resterait pas seul et Julie lui avait fait une très bonne impression.
Il restait deux parts qu’ils se partagèrent. Julie reprit du café.
- Qu’est-ce que tu penses de ce que nous a dit Daniel ?
- Il a dit qu’il fallait pas que je me fasse de souci, que Monsieur Delamarre est embêté pour les filles à l’usine mais que ça va s’arranger. C'est ça ?
- Oui, à peu près.
Les choses étaient tellement simples quand elles passaient par Jean. Après tout, il avait bien traduit ce que Daniel voulait dire, c'était pas plus compliqué que ça.
Julie parla alors des vacances. Il allait s’ennuyer.
- Les vacances ça devrait pas exister. Je dis pas ça pour ceux qui ont une famille. Pour eux c'est bien ils peuvent faire plein de choses mais moi j’ai rien à faire.
- Tu pourrais en profiter pour visiter un peu Paris. Pour aller voir des musées.
- Tu sais, y’a beaucoup de monde à Paris, j’ai peur de me perdre, le métro c'est pas comme mon bus, y’a pas de chauffeur.
- Alors c'est décidé ! Demain je t’emmène. On va se promener.
Jean était content de cette invitation. Mais il ne voulait pas s’imposer.
- Tu as certainement plein de choses plus intéressantes à faire… avec ce « François ».
En prononçant le prénom, Jean baissa les yeux, se sentant coupable de la détourner du garçon qui l’attirait.
- François ? Tu sais quoi ? François est un con !
- Alors j’avais raison ? Il t’aime pas ?
- Oui tu avais raison. J’ai pas voulu te croire hier, mais aujourd’hui c'est décidé François est dé-fi-ni-ti-ve-ment un imbécile !
- Alors demain promenade ! Je suis content.
Ils finirent sans se forcer le gâteau. Jean lava les assiettes et le moule, Julie les essuya. Elle lui demanda, comme elle le faisait tous les mercredi, qu’il lui raconte sa journée. Il raconta le travail, les autres dans le couloir, la fille pas gentille et Monsieur Delamarre content de lui.
Julie venait sans s’en rendre compte de reprendre son boulot d’assistante. Elle écoutait, attentive à l’équilibre de son patient, mais quelque chose était différent. Peut-être l’écoutait-elle simplement comme on écoute un ami qui vous raconte sa journée ? Et puis, on n’était pas mercredi !
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